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Monsieur Salvatore Chiaravelli père habitait depuis quelques mois dans un des baraquements de la cité Ferme de Schoeneck lorsqu'il décida de faire venir son épouse Maria ainsi que son fils Guiseppe, âgé de dix ans, de leur pays natal, l'Italie. Pour la petite histoire, sachez simplement qu'après la guerre et une vie mouvementée dans son pays d'origine, le père Chiaravelli avait signé un engagement dans les rangs de la légion étrangère et avait vaillamment servi pendant une dizaine d'années sous les couleurs de ce régiment d'élite. Lorsqu'en 1956, son contrat militaire arriva à terme, il partit, comme nombre de ses compatriotes, vers la France, terre d'accueil d'immigrés de toutes origines, afin de se faire embaucher comme ouvrier mineur aux Houillères du Bassin de Lorraine. A cette époque bénie, il y avait dans notre région plus de travail que de main d'œuvre et les bras vigoureux étaient les bienvenus quelles que soient leurs origines. Il se retrouva donc, comme des dizaines de ses compatriotes, mineur de fond au Puits Simon et locataire à titre gratuit d'un demi-baraquement dans la cité provisoire de la Ferme de Schoeneck. Son fils unique Guiseppe coulait, jusqu'à ce jour d'été 1956, des jours tranquilles dans la merveilleuse ville de Venise, entouré de l'amour de sa mère, qui exerçait le métier d'institutrice, et de l'affection d'un grand-père maternel légèrement farfelu. Ce dernier s'était ruiné, en investissant ce qui restait de la fortune familiale, dans l'édition d'un luxueux livre illustré sur l'armée Italienne, ouvrage dont il n'avait réussi à vendre à l'époque que quelques rares exemplaires... Les Chiavarelli, vieille famille de souche Vénitienne, vivaient depuis plusieurs générations dans la ville aux quatre cents ponts admirablement immortalisée dans les sublimes tableaux de Bellini et de Véronèse. La maison familiale, construite sur un des îlots de la lagune, était loin de ressembler au palais des Doges et, bien que les Chiavarelli ne fussent les descendant en ligne directe des grandes familles, ni les héritiers du conseil des dix, quel ne fût leur chagrin lorsque la mère et le fils se retrouvèrent après un long et pénible voyage en train dans cette cité en planches se situant à l'évidence aux antipodes de la ville historique qu'ils venaient de quitter. La première image qui marqua la mémoire du petit Guiseppe, fût celle de sa mère, effondrée, assise au bord du lit, le visage baigné de larmes, en proie au plus profond désarroi. Elle qui venait de quitter Porto Maghera, le pont du Rialto, le Grand Canal et la Piazzetta se retrouvait brusquement dans un baraquement en planches sommairement meublé de quelques chaises, d'une table bancale et d'un lit en tubes de fer. Même ses lointains ancêtres, dans leur fuite éperdue devant l'invasion lombarde, n'avaient connu à ses yeux pareille déchéance. La deuxième image qui lui était resté en mémoire fût celle d'un gamin du voisinage, essayant en vain de communiquer avec lui en traçant des signes cabalistiques sur le sol à l'aide de la petite machette avec laquelle il jouait aux indiens. Mais Guiseppe ne parlait pas le moindre mot de Français, et ne comprenait pas ce que le gamin essayait de lui dire... Madame Chiaravelli avait expliqué au jeune Guiseppe, bien avant leur départ vers la France, que la maîtrise de la langue du pays qui allait les accueillir était une nécessité vitale et, s'était mise à l'ouvrage en lui prodiguant des cours quotidiens et intensifs dans la langue de Molière. Le seul outil qu'elle avait à sa disposition pour instruire son rejeton était un vieux livre de Français aux pages jaunies et écornées qu'elle avait utilisé à l'époque de ses études. Les efforts de la Mama avaient d'ailleurs rapidement porté leurs fruits et, après quelques mois de travail intensif, l'élève Guiseppe Chiaravelli maniait avec maestria un Français tellement parfait que même les autochtones ne comprenaient pas toujours ce qu'il disait. La syntaxe, la construction des phrases et la concordance des temps étaient d'une telle précision que les gamins du village avaient parfois l'impression d'avoir en face d'eux un extraterrestre leur parlait dans une langue inconnue... Ainsi, au plus fort de leurs guerres d'enfants dans les forêts environnantes, l'ami Guiseppe s'arrêtait brusquement de courir, levait un bras vers le ciel puis, pointait son index à la manière des tribuns romains puis déclamait d'une voix de stentor : - Il est grand temps, mes preux guerriers, de battre en retraite. L'ennemi oppresseur se trouve momentanément en position de force et la bataille que nous venons d'engager risque fort de se solder par une effusion de sang que vous, braves parmi les braves, ne méritez en aucune façon, Aussi, vaillantes troupes dont la combativité et la fidélité légendaire n'ont plus à être démontrées, faisons marche arrière et mettons au point une nouvelle stratégie qui portera ses fruits et nous mènera assurément vers une victoire méritée... Dans ces moments là, personne ne comprenait pourquoi Guiseppe perdait son temps à réciter de longues tirades au lieu de courir se mettre à l'abri de la pluie de cailloux tirée par les lance-pierres et les frondes de la bande rivale. - Arrêtes de raconter des conneries et fout toi vite à l'abri si tu veux pas prendre une caillasse sur la gueule ! Après une telle réplique, conscient du manque flagrant de culture de ses troupes, il n'avait d'autre alternative que de fuir sans demander son reste. Et, si Guiseppe Chiaravelli ne devint jamais le combattant rusé capable de faire le poids devant l'ennemi, il fût par contre un excellent élève à l'école primaire et termina avec brio sa scolarité à la grande joie de l'instituteur du village qui l'aida à poursuivre ses études au Lycée mixte de Forbach. © C. Keller, les couleurs du passé.
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