Ici au village, chacun se sentait français à part entière et, malgré l'accent germanique qui teintait fortement les phrases sortant des bouches gourmandes, le lorrain de Moselle-Est est fier de ses origines. D'ailleurs, l'histoire ne lui avait pas vraiment laissé le choix et, au hasard des guerres, il devenait soudain allemand puis, quelques décennies plus tard à nouveau français au gré des victoires ou des défaites. Chaque famille avait d'ailleurs un frère, un oncle ou un cousin qui habitait de l'autre côté
L'autre côté, c'était derrière la frontière qui longeait leur jardin ou traversait parfois la rue. Sur un tronçon de la rue Victor Hugo, les maisons de droite étaient situés en France, celles d'en face en Allemagne… Dans la rue de la ferme, un villageois, dont la maison était construite sur le tracé de la frontière, bénéficiait même du privilège rare d'être en France lorsqu'il était dans sa cuisine, et à l'étranger lorsqu'il allait dans sa chambre à coucher !
Les habitants s'étaient d'ailleurs accommodés au fil des années à cet étonnant découpage territorial, ainsi qu'à leur deux langues et à leur double culture et le temps s'écoulait lentement entre la messe dominicale, le travail au fond des mines, les mariages et les enterrements, les naissances, les baptêmes, les travaux des champs et  les rentrées scolaires.
Au centre du village, une église imposante, reconstruite durant les années 60 avec l'argent collecté par le curé de l'époque, se dressait dans toute la splendeur de son architecture moderne de fer, de béton et de vitraux. Un peu plus loin, légèrement en retrait par rapport à la rue, il y avait la mairie avec son porte-drapeau en façade puis, une centaine de mètres plus haut, trônait un majestueux bâtiment flanqué d'une immense cour peuplée de marronniers qui abritait l'école primaire.
Deux épiceries, deux boulangeries, un bureau de tabac, deux boucheries, un laitier et une mercerie formaient le pôle commercial vers lequel convergeaient quotidiennement les habitants du village. Les boutiques étaient le lieu de rendez-vous incontournable et c'est dans ces échoppes et dans les nombreux cafés du village que les familles préparaient les lendemains ou refaisaient parfois le monde. Dès leur plus jeune âge, on leur avait inculqué qu'ils devaient vivre dans la crainte du Seigneur et travailler dur pour nourrir leur famille et gagner ainsi le respect de ceux qui les entouraient. L'église leur apportait la nourriture spirituelle et leur promettait le paradis à la fin de leurs jours et les HBL leur offraient un salaire décent et leur garantissaient une retraite confortable en échange du dur travail fourni au fond des puits.
Les magasins du village étaient à l'époque de petites échoppes dans lesquelles les commerçants entassaient pêle-mêle tout un éventail de produits disparates mis à la disposition des apprentis-consommateurs des années soixante.
Dans l'épicerie, les premiers barils de lessive commençaient à s'empiler à coté des traditionnels paquets de
Hexim et de Tide, et les plaquettes de Chewing-Gum Hollywood détrônaient petit à petit le bocal de chewing-gum gagnants à cinq centimes. Le monde du commerce entamait sa longue mutation et l'immense baril de harengs marinant dans leur saumure allait être lentement mais sûrement remplacé par les conserves pasteurisées aux emballages colorés qui commençaient à garnir les rayonnages de l'antique boutique.
La crémière se débattait encore avec une louche derrière ses énormes récipients de lait et de crème, mais elle sentait également que dans quelques années, les clients, s'il en restaient, ne viendraient plus dans son magasin avec la monnaie au fond d'un récipient en fer blanc pour acheter une mesure de lait ou de crème...
La société de consommation était définitivement en marche et personne n'était plus en mesure d'arrêter le phénomène...

L'album Cher pays de mon enfance dans lequel un chapitre est consacré aux baraques de la Ferme
vient de paraître aux éditions Les arènes

N'oubliez pas de visiter nos Sponsors !
________________________________________________________________

powered by FreeFind
Des commentaires concernant cette page ?