Wolfgang était sorti de la cuisine et s'était assis dans l'entrée, à  coté du  cagibi, sur les premières marches du petit escalier en pierres. Il était aux avant-postes et observait la foule endimanchée qui arpentait la rue principale de la cité.

Il vit tout d'abord le couple de voisins qu'il avait repéré la veille. Pendant le déchargement du camion, il avait entrevu l'homme, un géant  polonais à la chevelure blonde qui sortait du jardin en courant pour regagner la baraque voisine. Il le voyait maintenant se promener avec sa femme et ses deux enfants. En plein jour, l'homme semblait encore plus grand et un sourire éclatant éclairait son visage lorsqu'il passa devant l'entrée où était assis Wolfgang.

Djin Dobré ! cria-t-il au gamin en lui faisant un amical salut de la main. Wolfgang n'avait pas compris un traître mot de ce que le Polonais lui disait. Il se leva, le visage rouge de confusion et répondit simplement Oui, merci, ça va ! Le Polonais éclata de rire puis se tourna vers sa femme et se mit à lui parler dans sa langue maternelle. Wolfgang suivit le couple du regard en souriant. Ils montaient lentement la côte et se dirigeaient vers la forêt pour faire leur promenade dominicale. Les deux marmots blonds, fraîchement lavés et vêtus de leurs habits du dimanche brillaient littéralement sous le soleil. Ils couraient, riant et zigzaguant sur la route, fiers d'accompagner leurs parents dans cette balade sous le soleil.

Wolfgang tourna la tête et regarda vers le bas de la cité. Il vit une longue file de personnes se  diriger, par groupes vers un baraquement surmonté d'une croix à double branche situé de l'autre coté de la route, à quelques dizaines de mètres de l'endroit où il se trouvait. Wolfgang ne savait pas encore que c'était les membres de la communauté de Chrétiens Orthodoxes qui allaient, comme tous les dimanches, célébrer leur culte dans la baraque transformée en église. Intrigué de voir cette foule s'engouffrer dans le bâtiment, il courût vers la fenêtre de la cuisine et demanda à sa mère l'autorisation d'aller se promener dans la cité. Madame Baumann, toute occupée à préparer le repas de la famille, lui répondit simplement de ne pas trop s'éloigner et d'être de retour à midi quand la table serait mise. Wolfgang traversa la rue et courut à perdre haleine vers la baraque dans laquelle les fidèles s'étaient rassemblés pour assister à la messe. Au moment où le gamin hors d'haleine arriva devant l'entrée du bâtiment, il fut surpris par un majestueux et solennel chœur de chants religieux qui s'échappait en volutes sonores par la porte entr’ouverte de la baraque. L’enfant resta figé au centre de la petite place, la gorge nouée par l'émotion. La rue toute entière vibrait sous la sonorité des chants sacrés que les fidèles chantaient à pleines voix.

Wolfgang ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Pour lui ce fût soudain comme une révélation. Il sentit des frissons lui courir le long du dos. Les harmonies polyphoniques du chœur des fidèles résonnaient, amplifié par l'acoustique du baraquement privé de ses murs de séparation internes, et remplissaient la place entière. Wolfgang n'avait jamais rien entendu d'aussi beau. Il s’accroupit devant la baraque et écouta religieusement la voix puissante du prêtre célébrant la messe ainsi que le chœur solennel qui lui répondait avec cette dominante de voix particulièrement chargées d'expression religieuse, presque mystique.

L’enfant  ignorait tout des chants Znamenny, l’équivalents russes de nos chants grégoriens et de la fête de la Pokrova, mais il sentait que cela était beau et ce n'est que longtemps après que les premiers fidèles aient quitté l'église qu'il rebroussa chemin et retourna vers sa baraque. Le gamin venait d'assister à quelque chose qu'il n'oublierait jamais. Il rentrait chez lui avec, au fond du coeur, une sensation diffuse et indéfinissable. Une chose était en tout cas sûre : la Ferme de Schoeneck n'avait pas fini de l'étonner !  © C. Keller & Editions Softbox

 

 

 

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