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Mémoires d'un enfant du quartier Sainte Stéphanie (extraits) C'est en plein milieu de la dernière guerre que je suis né au n°57 de la rue du Puits Sainte Stéphanie le 25 juillet 1942. Mon père faisait partie des « malgré-nous » et ne venait que rarement en permission. Il s'échappât plusieurs fois et fut fait prisonnier en 1944 au Mont Cassino en Italie par les américains alors qu'il désertait avec plusieurs compagnons alsaciens. Le couple logeait dans la même maison que les grands parents. Le grand-père travaillait au gazomètre du Puits Saint Simon. Il faut dire que les maisons du quartier des Houillères avaient été conçues pour cela. De plus les occupants avaient à leur disposition un jardin avec deux grands poiriers ce qui leur permettaient de se nourrir avec les légumes de leur production. Les voisins logeaient dans la partie symétrique séparée par une clôture. En septembre 1943 naquit ma sœur Marthe. Le divorce de mes parents n'avait pas arrangé la situation financière. Ma mère était obligé de subvenir à nos besoins en allant à vélo à Forbach tous les jours pour travailler dans une usine métallurgique percer des trous. En rentrant elle se mettait sur sa machine à coudre Singer à pédales et nous confectionnait de nouveaux habits avec beaucoup d'art, en partant d'anciens vêtements d'adultes. Mais le moins comique est qu'elle me tricotait mes slips ce qui faisait rire les copains de classe lors des visites médicales à l'école. D'ailleurs je servais souvent de porte bobine lorsqu'elle détricotait des pulls pour en récupérer la laine. On ne connaissait pas le cordonnier. Mon père récupérait des morceaux de tapis transporteur de charbon et en séparait les couches en caoutchouc en bandes de quelques millimètres d'épaisseur. Ensuite il arrachait les anciennes semelles des chaussures et clouait la bande à la place et en découpait le pourtour avec une lame de ressort bien affûtée. C'est ce que font actuellement les africains avec les pneus de voitures pour faire des semelles de sandalettes. L'opération se terminait par le clouage de renforts en acier sur la devant et l'arrière des semelles, prélude à une imitation de Fred Astaire et au football avec les boîtes de conserve. Quelle chance parce qu'à ce moment là d'autres mettaient encore des sabots en bois et surtout des godillots à clous dont la chute entraînait une vrai hécatombe de crevaison des pneus des 'petites reines' très à la mode en ces temps là. Après la guerre nous n'étions d'aucun bord, des 'lorrains' simplement, et très chauvins. Parce qu'il faut dire que chez nous les vieux chuchotaient 'c'est un français' (des is e fronzose) en voyant quelqu'un de négligé dans la rue. C'était la preuve qu'on pensait ne pas être en France et surtout pas en Allemagne. La meilleure est qu'au mariage d'une de mes demi-sœurs, ayant déjà 8 enfants, il y a quelques années dans une Europe constituée, elle a du prouver à l'administration française qu'elle était bien française car les archives de Forbach avaient été détruites. Il parait que nos pères avaient le droit de choisir leur nationalité après la guerre. J'ai trouvé la solution en fournissant le passeport de mon père pour aller en Sarre ce qui prouvait qu'il était bien français. Alors comment ai-je pu faire officier en 1962 sans qu'on me pose une question aussi idiote ? Excès de zèle des technocrates de la CEE ? La pollution régnait partout. Lorsque ma mère décrochait le linge séché du fil tendu dans le jardin elle le secouait violemment pour en décrocher la suie. Il y en avait partout et à un tel point que les troncs des arbres étaient invariablement noirs. Plus tard, à l'âge de 15 ans, lorsque ma mère se remaria en Meuse à coté de Bar-Le-Duc, je fus surpris de trouver des troncs de couleur allant du brun au vert. Même la terre du potager était noire. En été le vent chaud nous apportait une odeur épouvantable venant de je ne sais où, et même la nuit en entendait par les fenêtres ouvertes une pompe couinante qui nous empêchait de dormir. Par contre en hiver le tapis de neige et le ciel s'embrasaient d'une couleur rouge qui illuminait le ciel comme une aurore boréale féerique. On était en enfer et au paradis en même temps. Ce phénomène lumineux provenait du déversement des scories en fusion acheminées depuis les hauts-fourneaux de la Sarre sur les hauteurs du terril (Schlakeberch) longeant la route de Schoeneck… Les repas Les repas de midi étaient invariables et les plats basés sur un coût minimum: - Pommes de terre sauce roussie avec des cornichons coupés en rondelles - Agglomérés de farine et pomme de terre (Knedele) accompagnés d'une sauce blanche aux lardons. C'était bon mais ça collait aux dents. - Beignets aux pommes de terre (que je fais encore pour épater les parisiens) appelés 'Kroumbéaponnekoure' que l'on mangeait avec de la soupe aux haricots et légumes divers semblable à la Minestrone dite 'soudelbohnesoup'. Il faut dire que le reste des beignets froids servait à la confection du casse-croûte pour la mine : un beignet entre deux tranches de pain beurré à la margarine que ma grand-mère appelait beurre pour faire plus riche. Quand on a faim on mange. - Lait caillé avec des pommes de terre rôties. - Salade de pommes de terre ou de nouilles avec des morceaux de saucisse de viande (Lyonerwourst). A part les pommes de terre et les légumes du jardin c'était aussi des pâtes, de la purée de petit pois, de carottes, etc… La pomme de terre (kroummbéa) était présente à tous les repas et sous tous ses aspects. C'était le Kamasoutra de la gastronomie locale. Ma grand-mère faisait de temps en temps du 'dibbelappess', pâte de pommes de terre cuite dans un plat en grès qui chargeait l'estomac comme du béton… © 2004 by R. Roth
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