Il s'appelait Maurice et, parallèlement à son activité principale de chômeur professionnel, il s'était forgé une solide réputation de réparateur de mobylette et exerçait son art coupable dans le cagibi de sa baraque aménagé pour la circonstance en atelier d'intervention mécanique à l'aide d'une paire de pinces et d'un jeu de tournevis récupérés  à la mine.
Parmi les gamins les plus fortunés de la cité de baraques de la Ferme, certains possédaient une mobylette ou un vélomoteur susceptible à tout moment de tomber en panne, et Maurice avait rapidement flairé le 'Business' ainsi que les retombées pécuniaires que cette activité lucrative non déclarée à l'administration fiscale pouvait lui  apporter.
Comme il ne faisait rien de particulier de ses journées il décida donc de se convertir en spécialiste attitré de la réparation de tous les deux-roues motorisés de la cité. Le démarrage de sa nouvelle activité ne fût pas trop difficile, mais comme il manquait la matière première nécessaire à ses premières réparations, il se vît dans l'obligation de changer un maximum de pièces, soi-disant défectueuses, qu'il redonnait rarement aux clients et qu'il gardait précieusement afin de se constituer de façon économique un stock de départ.
La combine qu'il avait mise au point consistait à changer systématiquement les bobines d'allumage et les bougies de nos mobylettes et ce, quel que soit le problème mécanique empêchant nos fougueux destriers
de démarrer ou de rouler normalement. Cette intervention courante lui rapportait environ soixante Francs, montant qu'il annonçait en précisant qu'il nous faisait un prix d'ami, et que la même réparation effectuée chez un concessionnaire aurait certainement coûté le double, voire le triple, parce que chacun savait que les réparateurs de mobylettes étaient des escrocs...
Sa deuxième spécialité était le 'déplombage'  des moteurs, opération qui devait permettre à nos vélomoteurs d'atteindre des vitesses qu'il qualifiait sans hésiter de supersoniques :
Do Geschdde ab wie E dissejäscher ! (Tu partiras comme un avion à réaction !)
Mon ami René,  lui avait donc confié sa superbe  Motobécane en le priant de bien vouloir la débrider afin de pouvoir faire la course avec ses potes dont l'un, Kono, possédait à l'époque une splendide  Kreidler  Florett. Maurice se chargea rapidement de l'affaire et poussa la mobylette dans son cagibi afin de travailler dans le plus grand secret à la modification de la machine.
- Tu viendras la reprendre demain, y faut que j'démonte complètement le moteur, mais après, elle marchera  comme  un  avion  à  réaction !
Mon copain revint le lendemain pour récupérer son avion, lequel extérieurement, n'avait pas changé si ce n'est la fameuse bobine de compétition flambant neuve qui brillait sous le réservoir.
- J'l'ai entièrement déplombée, elle doit bien faire du quatre-vingts à l'heure, et j'te demande  que 150 balles  pour le boulot…  Normalement il y en avait pour 200 balles,  mais j'te fais un prix d'ami !
René, ravi d'avoir fait une excellente affaire, paya sans discuter et enfourcha sa machine avec cette désinvolture du vieux motard habitué à participer  tous  les  ans  au  Bol  d'or. Il eût toutefois un peu de mal à démarrer, mais Maurice le rassura en lui expliquant que c'était dû au fait que le moteur nécessitait encore une espèce de rodage et que ça irait mieux d'ici quelques jours.
Ca n'allait pas mieux après quelques jours, bien au contraire, et ce fût à pied, poussant sa machine que mon pote rendit une nouvelle visite à l'illustre professeur Maurice. Ce dernier, tranquillement assis sur les marches de l'escalier, une canette de 75 centilitres de bière Becker à la main, l'air légèrement éméché, le vît venir de loin et préparait déjà une riposte aux éventuelles réclamations de son  futur ex-client. Lorsque René lui expliqua que sa mobylette consommait environ 45 litres d'essence aux 100 kilomètres, et que l'épais panache de fumée noire sortant du pot d'échappement n'était certainement pas normal, Maurice, sans se laisser déstabiliser répondit simplement :
- J't'avais dit qu'il fallait faire un rodage… Maintenant que t'as
forcé  sur la geiss (exagéré),  le moulin  est fichu; mais t'as de la chance, je peux te trouver un moteur occase en bon état pour 200 Balles  !
- Mais j'avais déjà du mal à démarrer quand je l'ai reprise l'autre jour, elle fonctionnait pas comme il  faut !
- T'as quand même roulé avec pendant trois jours, j'voyais partout la fumée dans la cité, et j'me disais encore hier que si tu continues à rouler à cette vitesse pendant le rodage, tu vas casser ton moulin,  et  tu vois, j'avais raison  !
L'argumentaire de Maurice avait porté et il avait réussi de main de maître à culpabiliser mon pote qui commençait à se sentir totalement responsable de ce qui lui était arrivé. Mais comme il n'avait pas l'argent nécessaire à l'achat d'un autre moteur, il s'excusa gêné et reprit le chemin de sa baraque, l'air abattu, poussant doucement sa mobylette qu'il savait maintenant définitivement hors d'usage. Il ne leva même pas la tête lorsque Kono passa en trombe, klaxonnant trois fois sur sa Kreidler Florett flambant neuve. Il ne voulait plus entendre parler de mobylettes pendant un moment.
Maurice quand à lui, se leva lentement en sifflotant, entra en titubant dans son cagibi chercher une autre canette de bière, regagna sa place sur les marches de l'escalier, bût une longue gorgée, rota bruyamment, s'essuya la bouche du revers de la main et attendît tranquillement le prochain  pigeon. La chasse était ouverte, Maurice était prêt. 
© C. Keller & Editions Softbox

Sur le chemin de la mine
Lorsque les quatre amis arrivèrent le long de la voie ferrée de la halte Schoeneck, les wagons du train étaient déjà bondés.
A l'intérieur, assis sur les bancs en bois sales et poisseux, les employés de bureau, reconnaissables à leur costume et à leur chemise blanche ornée d'une cravate, somnolaient à côté des ouvriers vêtus de leur blouson et coiffés de leur casquette. Sur le quai baigné par la vapeur du train, les arrivants saluaient les collègues déjà présents d'un sonore
Glück Auf, cette courte phrase magique criée en patois Lorrain et qui signifiait : bonne chance, l'ami, remontes vivant...  Tous les dialectes et toutes les langues se mêlaient en un énorme brouhaha. Richard avait entendu un jour les anciens raconter que les HBL avaient rassemblé des peuples et des hommes d'origines tellement lointaines et  disparates qu'ils parlaient jusqu'à vingt-cinq  langues et dialectes différents. Ici sur ce quai, jeunes ou vieux, français ou étrangers, tous étaient égaux au moment de partir pour la descente dans l'antichambre de l'enfer. Richard et ses amis sautèrent à leur tour dans les wagons bondés et restèrent debout près de la porte. Le train était tellement plein que les derniers arrivants se tenaient à l'extérieur, dans le froid, debout sur les marchepieds des wagons. Les places assises sur les banquettes de bois étaient réservées aux anciens. Aucun jeunes mineurs n'aurait transgressé cette règle de politesse et de savoir-vivre établie depuis des générations dans le monde des ouvriers du charbon. Quelques minutes plus tard, le convoi s'ébranlait en haletant et en gémissant dans un bruit de sifflet et de ferraille. Crachant de la vapeur par tous ses orifices il emportait sous la neige qui continuait à tomber cette marée humaine qui marcherait dans quelques minutes  dans les sombres entrailles de la terre avec des lumières scintillantes attachées sur la tête… Bien qu'il fût resté debout, la fatigue lui faisait fermer par moments les paupières. Richard fût sur le point de s'assoupir quand le train s'arrêta dans un long crissement métallique sur le quai, à une cinquantaine de mètres devant l'entrée du puits Gargan. Tous ses copains travaillait depuis six mois au fond de ce puits réputé pour sa productivité. Ils avaient vite compris qu'on n'attendait d'eux rien d'autre que de produire des tonnes de ce charbon qui gonflait les joues déjà rebondies de Marianne et usait un peu plus les corps fatigués des haveurs et des piqueurs.
Le groupe suivait en silence la marée humaine qui se dirigeait d'un pas lourd et pesant vers la salle des mineurs située dans l'immense bâtiment de briques rouges qui abritait les guichets, les douches et la lampisterie. Richard prit place dans la file des ouvriers et attendit silencieusement son tour pour donner son numéro matricule au porion marqueur assis derrière le guichet de contrôle des absences. Huit cent soixante, cria-t-il d'une voix forte !
© C. Keller & Editions Softbox

L'album Cher pays de mon enfance dans lequel un chapitre est consacré aux baraques de la Ferme
vient de paraître aux éditions Les arènes

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