Un jeudi  à  la mare
Pièce de théâtre en 2 actes et quelques vagues scènes.
Note à l'attention du lecteur :
Le lecteur est prié  de lire ce texte, présenté ici en Version Originale non sous-titrée, avec un accent lorrain très prononcé, afin de se pénétrer totalement de l'ambiance locale très particulière de ce récit haut en couleurs. Un lexique livré gratuitement en fin de page avec ce chef d'œuvre de la littérature contemporaine doit vous permettre, même si vous êtes novice en la matière, de comprendre (avec éventuellement un léger retard, mathématiquement proportionnel à votre Q.I.),  l'ensemble de l'intrigue.       
Le lieu  : La cité de baraques de la Ferme de Schoeneck
L'époque : Un  jeudi après-midi de Juillet  en 1957
Le décor : Une mare asséchée couverte de sable rouge.
A gauche de la scène, un saule pleureur immense, à côté de ce dernier, un vieux rouleau compresseur démonté.
Au fond, les baraquements de la Ferme. Sur le sol sont tracés un carré d'un trentaine de centimètres de côté ainsi qu'une ligne d'environ trois mètres située à cinq mètres soixante du carré. (Précis et original non ? ).   
Les acteurs: 
SIGI : Faciès légèrement rondouillard, timide de nature, persévérant et appliqué.
ANDRE  : Visage poupin, rusé et fouineur.
VITCHKA : Blondinet bien coiffé, posé et calculateur.
Les costumes : Sigi est habillé d'une imitation de blue-jean et d'un pull à col roulé muni d'une fermeture éclair. Vitchka porte un short beige et une chemisette à carreaux rouge et blanc style Pecos-bill. André est vêtu d'un pantalon en toile grise et d'un espèce de tee-shirt verdâtre. Tous les trois sont chaussés de sandalettes en plastique translucide.
Les accessoires : 3 sacs de billes fermés par un cordon contenant approximativement : 87 billes en terre, 12 billes en verre et 3 bouleaux (*) de tailles et de modèles différents.
Contenu non exhaustif des poches des acteurs :
Sigi : 1
Carambar, 2 mètres de Schissdraht (*), 1 Chewing-gum très peu mâché, 1Peigne en Celluloïd (4 dents manquantes).
Vitchka : 1 Voiture miniature
DINKY TOYS (*) sans roues, 1 exemplaire de Pecos Bill
André : 1 Couteau de poche à  2 lames dont une cassée, 1
Pétard Pirat en  ordre de marche, 1 grattoir de boite  d'allumettes,

Acte 1,  scène 1
Debout à côté du rouleau compresseur, Sigi et André comparent le contenu respectif de leurs sacs de billes, pendant que Vitchka, assis au pied du saule pleureur, dévore avec avidité le dernier numéro de Pecos Bill.
Sigi : Hé André, où qu'il est ton nouveau bouleau ?, tu me le montres voir (*) ?
André :  Tiens, c'est sui là, c'est un brillant de la mine (*), y vaut au moins 50 chiques (*) !
Sigi hoche la tête d'un air entendu et prend Vitchka à  témoin.
Sigi : Ouais, regardes, il est brillant et vachement lourd, avec sui là y va gagner toutes les parties ! Hé, tu entends Vitchka ?
Vitchka,  contrarié : Attendez les mecs,  je termine la page et j' suis à  vous ! 
André : Qu'est ce que tu lis comme bouquin de nouveau ?
Vitchka, le visage grave :  La mort de Pecos Bill !
André : Arrête de dire des conneries, y vont arrêter le bouquin  s'il  meurt !
Vitchka, grave, les traits tendus :  Si je vous le dis les mecs, regardez ...
Il brandit le bouquin à la page où Pecos Bill, accompagné des cavaliers du ciel, chevauche dans les nuages pour entrer au paradis des cow-boys...
André :  Ben merde, j'aurais jamais cru qu'il pouvait mourir sui là... Hé Sigi,  viens voir !
Sigi, l'air sceptique, prend le bouquin en main, le feuillette quelques instants, puis, la voix brisée par l'émotion, exprime son incrédulité.
Sigi : Oh la  la, c'est vrai s'qu'y dit Vitchka, et moi j'croyais que Pecos Bill  était  intuable (*) !
Les trois amis sont maintenant debout  côte à côte.  Vitchka leur montre quelques pages du bouquin. Sur leurs visages on peut voir une certaine stupéfaction se dessiner...
Vitchka : Vous voyez les mecs, tout peut arriver… Je me demande comment y vont vendre le bouquin si Pecos Bill n'existe plus, faudra qu'ils l'appellent autrement, et plus personne ne voudra l'acheter !
Sigi : Ca c'est sûr,  si Pecos Bill est foulcandu (*), on aura plus besoin de le lire, ça n'aura plus de sens...
André :  Moi j'crois qu'y vont le ressusciter dans le prochain numéro, car s'il le font pas, y vont faire faillite !
Sigi : Hé, Vitchka, tu me le prêteras le bouquin hein ?
André  : Ouais, et à  moi aussi hein ?   
Vitchka : D'accord  les mecs, mais ne le perdez pas parc'que sui là, j'aimerais le garder, on sait jamais...
Vitchka referme le bouquin et le donne un peu à contre-coeur à Sigi qui l'enroule et le glisse dans la poche arrière de son imitation de blue jean  (avec poche pour le mètre pliant). Les trois acolytes se dirigent maintenant d'un pas ferme et décidé vers l'endroit où est tracé  un carré  sur le sol.
Acte 2 ,  scène 1 :
Les mêmes, debout à coté du carré se préparent à lancer leurs bouleaux vers la ligne de départ afin de déterminer qui commencera la partie.
André :  Prom's ! (*)
Vitchka:  Deuz ! (*)
Sigi , pris de court : Dernz ! (*), on  fait une  partie de quatre les gars ?
Les trois bouleaux retombent lourdement près de la ligne de départ. Vitchka est le mieux placé, Sigi est deuxième et André malgré son nouveau bouleau est dernier... 
Vitchka : Regardez les mecs, je me place juste à coté du carré !
André  :  Ah non ! tu es sur le trait du carré ... Met ! (*)
Vitchka :
  Zut , je ne pensais pas qu'il soit en plein dessus...
Sigi : Tant mieux pour nous, t'as qu'à remettre 4 chiques et revenir à  la ligne !
Sigi lance son bouleau d'un geste calculé  et réussit à  sortir une bille. Il continue à jouer et vide pratiquement tout le carré. Les autres joueurs commencent à comprendre qu'ils sont sur le point de perdre leur mise et essayent vainement de déconcentrer Sigi.
André  :  Hé, Sigi, tu pourrais arrêter maintenant, sinon il restera plus rien pour nous !
Vitchka :  Ouais, t'as raison André,  y peut pas continuer à jouer tout seul !
Sigi : Vous n'aurez qu'à essayer de me tixer (*) quand j'aurai fini !
Pendant qu'il répond à ses amis, Sigi manque son dernier tir et son bouleau roule presque jusqu'à  la ligne de départ...
Vitchka :  Spitzka drouf ! (*)
André :
  Sans dégage, sans roum (*) !
Vitchka profite de l'occasion pour tixer le bouleau de Sigi et pour empocher les 4 billes que ce dernier lui remet en rechignant. Il continue de jouer et se place près du carré.
Vitchka : Dégage !
André : Y a rien à  dégager !
Vitchka :  Ca  fait rien, je dis ça pour le plaisir ! Regardez les mecs, je vais le massacrer...
Il réussit a toucher le bouleau  d'André  et encaisse également 4 billes.
André :  Oh la la, j'suis le seul qui gagne rien et j'ai le meilleur bouleau de tous, vous faites chier !
Vitchka : C'est pas le bouleau qui compte, c'est l'homme !
Sigi : Ca c'est vrai, si tu sais pas viser, le meilleur bouleau y sert à rien !
Dans le carré il ne reste que 2 billes que Pecos Vitchka " sort " sans effort.
Vitchka : Voilà  les mecs,  c'est  fini, on recommence quand vous voulez !
Sigi : Non, pas maintenant, je vais aller lire Pecos-Bill !
André :  Et moi je vais aller à la maison compter les billes que j'ai perdues !

RIDEAU, APPLAUDISSEMENTS.
LEXIQUE
Bouleau :
  Grosse bille en fer.
Carambar :  Confiserie au caramel valant 5 centimes ou 5 billes en terre.
Schissdraht :  Câble électrique utilisé à la mine pour la mise à feu de l'explosif.
Dinky-Toys : Marque de voitures miniatures.
Pecos-Bill : Bouquin de bandes dessinées dont le  héros est un cow-boy noble et généreux.
Pirat : Marque de pétard (dangereux !) qu'on allumait en frottant le bout souffré sur un grattoir de boîte d'allumettes..
Un brillant de la mine : Grosse bille en acier provenant d'un roulement à  billes utilisé à  la mine.
Chique : Nom vulgaire donné à la bille en terre.
Intuable : Qu'on ne peut tuer.
Foulcandu : Verbe généraliste signifiant  partir. A l'infinitif foulcandre. Ce verbe peut se conjuguer n'importe comment et à  n'importe quel temps. Exemples : Je foulcant, Tu foulcans, Nous foulcondons, Ils avaient foulcondus, Ils ont foulcondus, Elles étaient foulcondues, Il faut que vous foulcandez, Ca serait bien si vous foulcandiez.
Montre voir :
  Montres moi ( quelque chose ), afin que je puisse le regarder. Locution spécifique à la Moselle-Est.
Prom's : Premier- Deuz : Deuxième - Dernz : Dernier
Met : Mettre le nombre de billes correspondant à  la mise de départ.
Tixer : Toucher la bille de l'adversaire à l'aide de sa propre bille.
Spitzkadrouf : Tirer sur la bille (Ordre).
Dégage : Enlever ce qui peut gêner pour toucher la  bille de l'adversaire  (Ordre soumis à autorisation  préalable).
Roum : Permet de se déplacer en arc de cercle afin de mieux viser la bille de l'adversaire qu'on veut tixer (Ordre soumis également à autorisation  préalable).
Exemple typique de construction de phrase :
JOUEUR 1 : Eh, spitzkadrouf, sans dégage sans roum,  sans rien !
JOUEUR 2 : Attends, ne foulcands pas, tu vas voir comment je vais te tixer avec mon bouleau de la mine qui vaut 50 chiques et que j'ai échangé contre 2 Carambars et un rouleau de Schissdraht !