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Wladimir resta encore quelques instants, les yeux fermés, blotti tout contre le cœur de son grand-père. Il appréciait plus que tout ces moments de communion intense, et aurait voulu que ces instants privilégiés ne finissent jamais. Dédouchka chantait maintenant, à voix basse, une vieille ballade russe qui parlait de chevaux, de bouleaux, de steppe, de liberté et de cosaques. L'enfant écoutait avec fascination les paroles de la chanson. Les mots et les phrases mettaient son cœur à nu et il ressentait au fond de lui une sensation inconnue que dans sa jeunesse innocente, il n'arrivait pas encore à définir... C'était ça, l'âme russe. Sans le savoir, Wladimir renouait dans ces moments là avec ses racines... Quelques instants plus tard, il sauta à terre, les yeux embués, et se mit à courir vers sa maison avec au fond du cœur une lourdeur et une tristesse étonnement bienfaisante. En cours de route, il rencontra son ami Georges qui montait vers le terrain de jeu de la mare, les bras chargés de petites voitures miniatures en fer. Il avait également ramené son petit tank Joustra, celui que l'on pouvait remonter avec une clé et qui envoyait des étincelles quand il roulait. Wladimir regarda le tank miniature avec un regard brillant de convoitise, puis entra dans le petit jardinet devant chez lui et cria simplement à sa mère qui était au fond de la cour près de la cage aux lapins, qu'il allait jouer à la mare avec Georges. Elle n'eût pas le temps de lui répondre; les deux amis avaient déjà disparu du jardin et couraient sur la route qui menait en haut de la cité, vers ce qu'ils appelaient la mare, leur place de jeux préférée. A vrai dire, aucun des enfants ne savait pourquoi cette immense place recouverte de sable rouge s'appelait la mare. Etait-ce à cause du saule pleureur qui étendait ses branches au-dessus de leurs jeux d'enfants, ou existait-il vraiment une mare que l'on avait asséchée à cet endroit lors de la construction des baraques ? Les gamins ne connaissaient pas la vraie réponse mais chacun savait où aller lorsqu'on cherchait quelqu'un et qu'on disait de lui : Il est à la mare... Ils étaient arrivés à la place et Georges avait posé à terre toutes ses petites voitures afin de laisser Wladimir choisir celles avec lesquelles il aimerait jouer. Wladimir n'osait pas demander le tank, mais son ami lisait dans son regard comme dans un livre ouvert. - Je te prête le tank si tu veux, lui dit-il en lui tendant fièrement le jouet que Wladimir dévorait des yeux. - Alors je te laisse toutes les autres voitures, lui répondit-il, le regard brillant. Maintenant ils s'étaient tous deux accroupis dans le sable, traçaient de longues routes sinueuses et creusaient de profonds tunnels dans la terre rouge qui imprégnait petit à petit leurs vêtements. Ensuite, ils inventeraient des paysages inconnus creusés dans le sable d'immenses déserts imaginaires, se déclareraient de longues guerres sans merci qu'ils gagneraient à tour de rôle, puis rentreraient, rouges de sable de la tête aux pieds, mais le coeur empli de ce bonheur insouciant que l'enfance et ses rêves fous leur offrait… Cela faisait plus d'une heure qu'ils jouaient dans le sable lorsqu'ils virent à l'autre bout du terrain, leur ami Sigi courir en gesticulant vers eux. Sigi était le premier enfant d'une modeste famille de réfugiés lettons qui avaient d'abord transité par l'Allemagne puis par Bordeaux avant de s'établir ici, à cheval sur la frontière Franco-Allemande, dans ces baraquements de la Ferme de Schoeneck. La population composant la cité était cosmopolite et colorée, mais les gamins se posaient rarement des questions quant à leurs origines respectives. Ils se contentaient d'apprendre le plus rapidement possible les mots et les phrases nécessaires pour communiquer entre-eux, dans cette langue française qui serrait désormais leur langue maternelle. Ils cultivaient de ce fait une certaine différence par rapport aux gamins du village dont la plupart parlaient le francique, un patois allemand qu'eux ne comprenaient pas. Tout les rendait d'ailleurs différent des autochtones, leurs origines, leurs maisons, leur culture, même leurs habits n'étaient pas toujours au standard de ceux du village... Sigi tenait à bout de bras une poignée de bouquins, ces bandes dessinées bon marché dont Wladimir raffolait. - Regardes, j'ai acheté le nouveau Kiwi et le nouveau Rodéo... Wladimir posa le tank dans le sable et prit le bouquin que Sigi lui montrait. C'était la suite de l'aventure dans laquelle le légendaire Blek le roc, pourchassé une fois de plus par les tuniques rouges, sautait de toit en toit pour leur échapper et délivrer Roddy et le professeur Occultis de la prison dans laquelle l'odieux commandant les avait fait enfermer... Dans cet épisode, le professeur Occultis avait préparé une potion qui laissait le grand Blek pour mort… By jove, ton bouquin m'intéresse !, cria-t-il en se dirigeant vers le saule pleureur qui trônait au milieu de la place. Sans quitter le livre du regard, il grimpa sur l'énorme masse cylindrique en béton posée au pied de l'arbre et sur laquelle les gamins avaient pris l'habitude de s'asseoir pour lire. Cet immense bloc cylindrique en béton abandonné ici dans le décor de cette place de sable rouge, était le vestige d'une épave oubliée, en réalité ce qui restait d'un vieux rouleau compresseur, échoué à cet endroit depuis la construction des baraques de la cité. Le monde entier pouvait s'écrouler maintenant, il fallait d'abord savoir si Blek le Roc allait remplir sa mission et venger l'affront que lui avaient causé les homards rouges en emprisonnant ses deux compères... Pendant que Wladimir combattait aux cotés du grand Blek les odieuses troupes anglaises, Sigi prit place à coté de son copain Georges, ramassa le tank mécanique qui continuait à cracher du feu, le remonta à l'aide de la petite clé en tôle et déclencha aussitôt une nouvelle opération guerrière contre son ennemi du moment...
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