Noël
Malgré notre condition modeste, j'ai de merveilleux souvenirs de Noël, et d'odorants sapins décorés de boules multicolores brillent et scintillent  encore  dans  ma  tête. Un monde en Mécano  me revient à l'esprit, et les longs voyages sans fin de mon premier train miniature tournant sur la table de la cuisine me rappellent la douce quiétude des jours heureux de l'enfance. Il y avait également les fameux colis de Noël que maman commandait au magasin COOP du bout de la rue. Toutes les semaines elle achetait un ou plusieurs timbres épargne que papa collait soigneusement dans un collecteur. Une fois rempli, en général vers la fin de l'année, maman remettait le collecteur au commerçant et, une quinzaine de jours avant Noël, l'épicier nous livrait solennellement un énorme carton dans lequel nous découvrions émerveillés une profusion de denrées de luxe que nous ne consommions jamais en temps normal.

On y trouvait pêle-mêle : Une bouteille de vin doux Cap Corse, un flacon de Cointreau, une bouteille de rhum Négrita, un salami de luxe garanti pur porc, un ballotin de chocolats fins, des biscuits assortis, une boite de marrons glacés, une boite de crabe (que nous échangions pour du pâté de foie le jour même !), plusieurs bocaux de fruits au sirop ainsi que diverses conserves de légumes, de viande et de charcuterie. On sentait que les fêtes de fin d'année approchaient !
A nouvel an, la coutume locale voulait que les parrains et marraines offrissent (!!) aux enfants une immense brioche moelleuse et dorée en forme de couronne que nous accrochions fièrement au bras et que je comparais immédiatement en taille et en saveur à  celle offerte à ma sœur. Il reste en ma mémoire les doux fumets de pâte levée et les odeurs grisantes des tartes aux quetsches et aux pommes ainsi que le
Krimmelkuche (espèce de tarte au sucre), que maman préparaient pour le dimanche, car il était de tradition, après les 'vêpres' de participer au 'café-gâteau' familial.   
Plus tard, avec l'arrivée des premiers beaux jours, c'étaient les fêtes de Carnaval et leurs beignets croustillants puis celles de Pâques avec leurs cortèges d'œufs colorés hâtivement cachés par nos parents sous les herbes et dans les fourrés du jardin. Nous les découvrions avec un étonnement naïf  dans des nids de paille caressés par les tièdes rayons de soleil printanier de ces premières et longues matinées d'insouciance. 
Tout cela faisait partie des nombreuses traditions que nous respections scrupuleusement au village, et je vivais jusqu'à l'âge de dix ans dans un monde protégé ou tout semblait être intact. Notre famille était de celles où chaque chose restait à sa place, et où rien ne débordait du cadre strict des conventions établies. Ma jeune vie s'écoulait ainsi sous la protection et l'affection de ma grand-mère paternelle qui faisait tout ce qui était en son pouvoir pour me mettre à l'abri des dangers du monde qui nous entourait.
Ce n'est que quelques années plus tard que je fût confronté à cet autre monde, bien différent de celui que je connaissais...

Un autre monde
Durant ces premières années d'après-guerre, nombreux étaient les sans-abris, les étrangers ainsi que les réfugiés vivant tant bien que mal dans notre région où les puissants seigneurs H.B.L, tenaient d'une main  ferme  le monopole de l'emploi. Pour tous ces démunis, la seule alternative à la misère consistait donc à travailler, dans des conditions souvent précaires et dangereuses, au fond d'un de ces nombreux  puits de  mines qui trouaient  le  sol de notre doux terroir Lorrain. Pendant cette période de prospérité et d'essor industriel, la mine faisait vivre tant bien que mal la plus grande partie de la population de notre région.
Afin de loger ses ouvriers, l'administration du seigneur H.B.L., dans sa logique implacable, avait alloué à chacune des familles en question, un logement provisoire dans une de ces cités en planches hâtivement construites dans la région entourant les différents puits de mine. Ces logements étaient composé d'un demi-baraquement en planches sommairement revêtu d'un crépi grisâtre et coiffé d'une toiture faite de plaques d'Eternit ondulé.
Les baraquements étaient tous réalisés suivant le même schéma standardisé et économique :
Trois pièces identiques d'une superficie d'environ dix mètres carrés, une cuisine avec évier et eau courante donnant sur l'extérieur et, luxe suprême pour l'époque, un W.C. d'apparence rustique mais fonctionnel. Toutes les baraques étaient entourés d'un jardinet de quelques ares délimité par une palissade rustique en rondins de bois. Les occupants futurs allaient rapidement cultiver cette terre fertile et providentielle en y semant et en y plantant choux, patates, haricots, salades et quantité d'autres fruits et légumes. Des pommiers, des poiriers et des cerisiers complétaient harmonieusement l'éventail des ressources naturelles de chaque ménage.
Chacune des maisonnettes possédait sa propre porte d'entrée, accessible par un petit escalier en pierres cimentées, débouchant suivant l'occupant, soit sur la route, soit  sur  le  jardin. Une espèce de cagibi servait indifféremment, aux locataires, de fourre-tout, de poulailler, de clapier à lapin, de laboratoire expérimental et même dans les cas extrêmes, de  distillerie clandestine. Les portes de communication intérieures reliant les deux parties de la baraque étaient condamnées sauf pour les familles qui, par le nombre d'enfants vivant au foyer, avaient la jouissance du bâtiment entier.
Les baraquements, au nombre de cent trente-trois, étaient disposés en spirale sur les hauteurs d'une colline bien exposée et verdoyante, propriété inamovible et insaisissable des Houillères  du  Bassin  de  Lorraine. L'architecture dépouillée et monotone ainsi que les teintes grisâtres et tristes de l'ensemble, contrastaient pendant la belle saison avec les couleurs éclatantes et vives des jardins et des arbres en fleurs. Les rue de l'arc, rue de la fontaine, rue du bois, rue de la vallée, et même, situation géographique oblige, rue de la frontière, permettaient d'accéder avec facilité aux différentes habitations, lesquelles, durant ces années là, étaient encore fleuries et entretenues avec soin. Une fois le décor planté, il ne restait plus qu'à  trouver un nom  à cet endroit que l'on baptisa tout naturellement 
Ferme de Schoeneck, en souvenir d'une ancienne métairie située tout en haut de la colline et appartenant au fermier Muller. Profitant de l'occasion qui lui était donnée, le père Muller avait d'ailleurs judicieusement et rapidement converti sa petite exploitation agricole en épicerie, puis, grâce à quelques bancs et quelques tables placées sous le grand marronnier dans la cour, en un agréable et accueillant bistro de plein air très fréquenté par les autochtones toujours assoiffés. L'ensemble devint donc en peu de temps un endroit paisible et accueillant dans lequel aucun des habitants ne songeait à se plaindre. Russes, Ukrainiens, Lettons, Polonais, Hongrois, Italiens, Yougoslaves, Turcs, Arabes, Allemands et beaucoup d'autres ethnies, allaient y vivre dans une relative harmonie. © C. Keller & Editions Softbox

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