Extraits d'un reportage de Jean-François GINTZBURGER paru dans la Voix du Nord
La fin du charbon en France
Dans les années 80, 330 mineurs du Nord - Pas-de-Calais sont partis travailler en Lorraine.
« Immigration » difficile. Certains vont revenir, d'autres ont décidé de rester. Emotion.

NUMÉRO 140 rue de la Sarre, une maison coquette presque cossue dans la cité Cuvelette, sur les hauteurs de Merlebach. Souriant, Alain Descatoire, 45 ans, ouvre la porte de sa maison parfumée par l'odeur du café, l'écusson du RC Lens cousu sur son sweat shirt à la hauteur du coeur. Enthousiaste. «
Je demeure un supporteur inconditionnel. Je les suis sur Canal Satellite. Le Dagui c'est une vraie chèvre cette saison. Au LOSC, il jouait comme une bête... » Alain a cessé son activité depuis novembre. Il avait 30 ans lorsqu'il a débarqué en Moselle. « Aux Houillères du Nord - Pas-de-Calais, ils cherchaient des gars pour continuer leur carrière en Lorraine. Mes quatre enfants étaient déjà nés. Je n'avais pas le choix. C'était ça ou le chômage. » 
Retournez chez vous
En 1977, Alain travaillait chez Firestone à Lens quand son père, mineur de fond, a trouvé la mort « à quinze jours de la retraite ».
«
Je suis entré alors à la cokerie de Drocourt. Je vivais à la cité 16 de Liévin. » En décembre 1985, Alain et sa femme, Martine, sont venus avec dix autres couples nordistes visiter Merlebach. « Huit sont repartis aussi sec. Nous avons emménagé en mars 86 et on m'a muté aux chemins de fer. » Immersion difficile. « Dans la cour de l'école maternelle, les gamins du coin criaient à nos gosses "Retournez dans votre pays" », se souvient Martine Descatoire. « Les gens parlaient tous en allemand pour que nous ne comprenions pas. Dans le Nord, il existe une tradition d'accueil, un esprit solidaire. Ici, c'est chacun pour soi. » La famille s'est accrochée. « Chaque week-end, sitôt le poste d'Alain terminé, on remontait à Lens, sinon on n'aurait pas supporté », dit Martine. Au fil des mois, Alain a compris les raisons de cette réserve. « Les premiers Nordistes qui sont arrivés, c'était la racaille. Ils venaient pour l'argent (les HNPC versaient 50 000 F à tout candidat à "l'immigration"), ils picolaient la prime. Après, nous étions tous catalogués et les gens méprisaient les Chtis. » A leur arrivée, le couple et leurs quatre enfants se sont retrouvés dans un appartement.
Pas de jardin
De quoi nous faire regretter Liévin. Puis, grâce au syndicat, j'ai récupéré cette maison. » Il montre les pièces spacieuses et la cuisine équipée. « Quand on l'a récupérée, c'était une vraie masure. Pas d'électricité, pas de chauffage et les toilettes au fond du jardin. » Et puis progressivement, les Decatoire ont connu des Lorrains. Les enfants ont grandi. Ils ont tous trouvé du travail, « alors que si on était resté à Lens... » La famille nordiste vient régulièrement passer des vacances. Alors, Alain et Martine ont décidé de rester en Lorraine. « Ici c'est tranquille... » Parfois un peu trop. Jean-Marc Sénecaux, fils de mineur, a débuté à 20 ans. Hydraulicien à la taille au 7 d'Avion. 43 ans, 23 de fond dont 18 au puits Vouters, il n'a jamais oublié l'accueil qu'il a reçu en 1985. « Nous avions une maison des mines à Lens. On s'est retrouvés en appartement à Saint-Avold. Les gars disaient qu'on prenait le boulot des jeunes. La femme a fait une dépression. » Son épouse hoche la tête. « Les vacances, Noël, on remonte toujours dans le Nord. Au début c'était tous les week-ends. J'y serais retournée juste pour prendre un café. » Jean-Marc dit qu'ils ne se sont jamais fait d'amis.
A 43 ans sa cessation d'activités, toute proche, dépend de l'issue des négociations.
« Dès que je connais ma date d'arrêt, je fais une demande de maison à Lens et on repart aussi vite avec les enfants. A 44 ans, rester à la maison c'est sûrement un problème mais ce sera plus facile dans le Nord. Là-bas, on pourra toujours aller visiter quelqu'un. Ici on est coincés. Et puis dans le Nord, les magasins sont ouverts le dimanche. » Son épouse approuve.
Des méthodes différentes
Ancien du 3 de Méricourt, Jean-Marc Paul, 50 ans, a lui aussi connu une arrivée difficile. « Dans le Pas-de-Calais, j'étais boutefeu. Début 85, l'ingénieur nous a convoqués. Il a dit simplement : "On ferme. vous demandez votre mutation ou bien..." J'ai postulé pour le Midi, on m'a envoyé en Lorraine... » Jean-Marc Paul est descendu au puits Remaux à Creutzwald le 2 septembre 1985. « Dans les vestiaires, on se mettait sur la gueule avec les gars de la CGT locale. Ils ne comprenaient pas qu'on accepte de bosser chez eux. Ils nous accusaient de venir pour leur montrer comment on ferme une mine. » Le temps a passé et le boutefeu du Pas-de-Calais a découvert des méthodes de travail complètement différentes. « Dans le Nord, il faut se courber, parfois se coucher. En Lorraine, tu creuses dans des veines de trois mètres d'épaisseur. Tout est mécanisé, plus sérieux, mais il n'y a pas de solidarité. » Il a rencontré beaucoup de monde, pris l'accent du coin et épousé Patricia, « une bonne Lorraine, une fille de mineur. » Il ne regrette rien. « J'ai toujours fait mon boulot. » Jean-Paul Marc a arrêté de travailler en 1995. Il restera lorrain. © La voix du Nord 2003
Note : Personnellement nous ne partageons pas l'ambiance 'anti-chti' que l'on essaye de faire passer dans ce reportage. Nous avons connu de nombreux mineurs venus du Nord qui ont tous été bien accueillis en Lorraine et nous n'avons jamais été obligés d'utiliser notre patois pour qu'ils ne comprennent pas ce que nous disions ! Il semblerait que les mineurs interviewés soient tombés sur des imbéciles (il y en a partout, et pas qu'en lorraine !)
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Photos (c) C. Keller